Intelligence artificielle en Tunisie : entre promesse de transformation et urgence de gouvernance

À Manouba, le futur de l’intelligence artificielle a désormais une adresse et une puissance de calcul. Le Centre de calcul El Khawarizmi a lancé, en juillet 2026, la phase d’essai d’un supercalculateur fourni dans le cadre d’un don chinois estimé à 10,6 millions de dollars, soit environ 32 millions de dinars tunisiens.  Cette infrastructure, présentée comme la troisième expérience africaine en termes de capacités de calcul et de performances, doit doubler les capacités nationales de recherche en informatique et en stockage des données.

L’accès gratuit prévu pour la communauté scientifique et universitaire, ainsi que les sessions de formation destinées aux enseignants, aux chercheurs et aux étudiants, donnent à cette installation une portée qui dépasse la prouesse technique. Elle peut permettre à des équipes tunisiennes de réaliser localement des travaux nécessitant une puissance de calcul avancée, et offrir aux jeunes chercheurs un environnement plus favorable à l’expérimentation. Mais une question essentielle demeure : une infrastructure performante suffit-elle à garantir une intelligence artificielle utile, sûre et respectueuse des droits ?

 

L’intelligence artificielle n’est plus une technologie lointaine réservée aux laboratoires et aux grandes puissances numériques. En Tunisie, elle s’installe progressivement dans les administrations, les entreprises, les universités, les médias et les services destinés au public. Elle promet des procédures plus rapides, une meilleure exploitation des données et de nouvelles opportunités pour les startups. Mais elle soulève aussi une question centrale : la Tunisie est-elle prête à utiliser l’IA sans fragiliser les droits, la sécurité et la confiance des citoyens ?

 

Cette question prend une nouvelle dimension avec la présentation, par le ministre des Technologies de la Communication, des grandes lignes de la Stratégie nationale d’intelligence artificielle 2026-2030. Selon le portail de la Présidence du Gouvernement, cette stratégie vise à encadrer le développement de l’IA dans le respect de la vie privée et de la souveraineté nationale . Le choix des mots est important. Il ne s’agit plus seulement de favoriser l’innovation, mais de définir les conditions politiques, juridiques et techniques d’une innovation responsable.

Une technologie qui transforme déjà les services

Dans l’administration, l’intelligence artificielle peut contribuer à automatiser certaines tâches, à améliorer l’accès à l’information, à repérer des anomalies ou à orienter les usagers vers les services appropriés. Dans la santé, l’agriculture, l’éducation, la finance et les transports, l’analyse de grandes quantités de données peut permettre d’anticiper certains besoins et de mieux utiliser les ressources disponibles.

 

La Tunisie dispose, à cet égard, d’un tissu de compétences et d’entreprises capables de développer des solutions numériques adaptées aux réalités locales. Les ingénieurs, les chercheurs et les startups tunisiennes peuvent produire des outils destinés au marché national, mais aussi aux pays africains confrontés à des défis comparables. L’intelligence artificielle peut donc devenir un levier de coopération sud-sud et un secteur d’exportation de compétences.

 

Cependant, l’existence de talents ne suffit pas. Une application d’IA n’est utile que si les données utilisées sont fiables, si les infrastructures sont disponibles, si les utilisateurs comprennent son fonctionnement et si les décisions automatisées peuvent être contestées. La transformation numérique ne se mesure pas au nombre de plateformes lancées, mais à leur capacité à répondre à un besoin réel, de manière équitable, sécurisée et vérifiable.

Le risque d’une numérisation sans garanties

Le premier enjeu concerne les données personnelles. Les systèmes d’intelligence artificielle ont besoin de volumes importants de données pour fonctionner et s’améliorer. Or ces données peuvent révéler l’identité, la santé, la situation financière, les habitudes ou les opinions des personnes. Leur collecte et leur traitement ne peuvent donc pas être considérés comme de simples opérations techniques.

 

La loi organique tunisienne n° 2004-63 relative à la protection des données à caractère personnel affirme que toute personne a droit à la protection de ses données comme à un droit fondamental. Elle exige que leur traitement respecte notamment la transparence, la loyauté et la dignité humaine . Elle prévoit également, sauf exceptions légales, un consentement exprès et écrit de la personne concernée, ainsi qu’un droit d’opposition dans certaines situations .

 

Le défi est désormais d’appliquer ces principes à des systèmes capables de croiser des bases de données, de produire des profils et de prendre partiellement des décisions. Qui est responsable lorsqu’un algorithme refuse une demande, classe un citoyen dans une catégorie à risque ou produit une information erronée ? Comment expliquer une décision générée par un modèle complexe ? Quels mécanismes permettront à une personne de demander une correction ou un recours ?

 

Ces interrogations sont d’autant plus urgentes que les algorithmes peuvent reproduire les inégalités présentes dans les données qui servent à leur entraînement. Un système présenté comme neutre peut défavoriser certaines régions, catégories sociales, langues ou profils professionnels. La responsabilité humaine ne doit donc pas disparaître derrière le vocabulaire de l’automatisation.

La cybersécurité, condition de la confiance

La confiance dans l’intelligence artificielle dépend également de la sécurité des infrastructures qui hébergent les données et les services numériques. Les statistiques publiées par l’Agence nationale de la cybersécurité montrent l’ampleur de la pression exercée sur le cyberespace tunisien. Pour le premier semestre 2026, l’Agence indique que tunCERT a publié 336 avis de sécurité concernant des vulnérabilités et des logiciels malveillants, tandis que 657 540 incidents ont été signalés aux différents acteurs du cyberespace national . La même source fait état de 35 000 attaques DDoS détectées, avec un pic de volume de 636 gigabits par seconde.

 

Ces chiffres ne signifient pas que toutes les attaques ont abouti à une compromission, mais ils rappellent qu’un service numérique peut devenir une cible dès son lancement. Une administration qui généralise l’usage de l’IA sans renforcer ses systèmes, former ses agents et tester ses procédures de secours risque de créer de nouvelles vulnérabilités. La centralisation des données peut améliorer la performance ; elle peut aussi concentrer les risques.

 

La cybersécurité ne doit donc pas être ajoutée à la fin d’un projet, après le développement de l’application. Elle doit être intégrée dès la conception : limitation des accès, chiffrement, traçabilité, audits indépendants, sauvegardes, plans de continuité et notification des incidents. Cette exigence concerne l’État, les entreprises privées, les établissements universitaires et les médias qui collectent eux aussi des données sur leurs publics.

Passer du discours technologique à une politique publique mesurable

La stratégie nationale 2026-2030 ouvre une possibilité importante : faire de l’IA un choix de politique publique plutôt qu’un simple effet de mode. Pour y parvenir, plusieurs conditions doivent être réunies. La Tunisie a besoin d’un cadre clair pour l’utilisation des systèmes algorithmiques dans les services publics, d’une coordination entre les institutions chargées du numérique, de la cybersécurité et de la protection des données, ainsi que de règles de transparence adaptées aux systèmes automatisés.

 

Elle doit également investir dans les compétences. Former des développeurs ne suffit pas. Il faut aussi des juristes capables de comprendre les modèles, des journalistes capables d’enquêter sur les algorithmes, des responsables publics capables d’évaluer leurs impacts et des citoyens capables d’identifier les risques liés à l’usage de leurs données. L’éducation numérique doit devenir une composante de la citoyenneté.

 

Enfin, le débat doit rester ouvert à la société. Les choix technologiques ne peuvent pas être abandonnés aux seuls fournisseurs de solutions ou aux spécialistes. Les citoyens, les associations, les chercheurs, les entreprises et les médias doivent pouvoir questionner les finalités, les coûts, les résultats et les effets sociaux des projets numériques.

 

L’intelligence artificielle peut aider la Tunisie à moderniser ses services, à soutenir ses entreprises et à renforcer sa position dans l’espace africain. Mais elle ne produira pas automatiquement plus de justice, de transparence ou d’efficacité. Tout dépendra des règles qui l’encadrent, des institutions qui la contrôlent et de la capacité des citoyens à comprendre les décisions qui affectent leur vie.

 

La véritable transformation numérique ne commencera donc pas lorsque les machines prendront davantage de décisions. Elle commencera lorsque les citoyens sauront qui utilise leurs données, pourquoi elles sont utilisées, comment les systèmes fonctionnent et quels recours leur sont garantis. En Tunisie, l’enjeu de l’intelligence artificielle n’est pas uniquement de rattraper une révolution technologique. Il est de construire une confiance numérique durable, fondée sur la sécurité, la responsabilité et les droits.

Leila BenAtitallah